Bonjour, c’est Gianna,
du bureau de VICE à Brooklyn. Dans certaines régions des Balkans,
des familles appliquent encore un code vieux
de plusieurs siècles, appelé Kanun. Il reconnaît le droit de vengeance. Si un homme d’une famille
tue un homme d’une autre famille, celle-ci a le droit de se venger. Bienvenue dans “Dette de sang”. On m’a pris la vie
de mon fils unique. J’étais abattu,
moralement et mentalement. En commettant ce meurtre,
j’ai fait le mal. Une tradition vieille de plusieurs siècles
consistant à faire justice soi-même est toujours ancrée
dans certaines régions des Balkans. Là-bas, un système judiciaire
corrompu et inefficace laisse souvent le coupable impuni. Si la loi d’État n’aide pas la victime
et laisse courir le meurtrier, il ne reste pas d’autre choix
que de se faire justice soi-même. De l’Est du Monténégro
au Nord de l’Albanie, j’ai rencontré des familles impliquées
dans des conflits de longue date. Les victimes les plus jeunes
de la vendetta sont des enfants qui, de peur d’être tués,
ne quittent jamais leur maison. Je vais parfois jusqu’au portail, mais je rentre vite à la maison. [DETTE DE SANG] Meurtre, embuscade, droit coutumier, honneur, devoir familial, pression sociale, isolement. La liberté de mouvement est l’une
des choses que l’on perd en premier quand on est impliqué dans une vendetta. Ici, on dit que quand l’État est faible,
les vengeurs ont le pouvoir. Nikola Kaludjerovic s’est vengé
en tuant 2 hommes à Saint-Stephen. Je suis allée le voir. C’est Saint-Stephen.
Vous voyez ? – La petite île, là-bas ?
– Oui, on ne la voit pas en entier. En 1987, le fils de Nikola,
Zeljko, 23 ans, a été assassiné. Le meurtrier a été incarcéré mais
son frère, complice, est resté libre. Vous dites qu’il vous provoquait en permanence ? Il a commis sa première erreur
dans un bar de Rijeka Crnojevića. Le propriétaire, un nommé Jankovic,
en est venu à demander : “Tu sais ce que tu as fait,
qui tu as tué ?” “Ce sont des putes, des enculés !”
Il a commencé à tirer avec son flingue. On m’a dit qu’il m’avait insulté comme ça.
Il avait signé son arrêt de mort. Après ça, il arrêtait pas de venir
klaxonner devant chez moi. Ensuite, dans un café, il s’est blessé
en voulant sortir son arme. Tout ça a été construit entre-temps.
Il n’y avait rien. – C’est ici ?
– Oui, ça s’est passé ici. J’étais sur ces marches. – Vous attendiez ici ?
– Oui, sur la 3e marche en partant d’en haut. C’était horrible. C’était un peu loin
de l’endroit où je devais agir mais je ne pouvais pas
m’asseoir ailleurs. Il faisait froid, c’était horrible. Ce soir, il fait bon, mais
imaginez-vous attendre 6 heures. Imaginez en janvier. Je n’étais pas en noir,
pour ne pas être reconnu. Je portais l’imper de Zeljko. Vous attendiez ici
et ils sont sortis de là-bas ? Oui. Mais je suis sorti quand ils se rendaient
à leur voiture. J’ai sauté. Il montait en voiture
quand je l’ai appelé. “Iceman, Iceman !” La porte était ouverte. Sofranac montait. L’autre l’a poussé et il est tombé.
Il s’est baissé. Je l’ai blessé ici, et l’autre à la hanche. Je voulais tirer encore,
mais le fusil s’est enrayé. J’ai oublié que j’avais un pistolet. Il a couru vers moi,
blessé, en criant : “T’es fini, enculé.” Ensuite, on s’est empoignés.
Je l’ai tué là-bas, près du panneau. – Le panneau 30 ?
– Oui, c’est là que je l’ai tué. On s’est battu avec le fusil,
on n’a pas arrêté. Je reculais. Je reculais, mais j’avais l’avantage. Je le tenais à ce niveau,
et lui à ce niveau. Il tenait le canon,
mais moi, j’avais la crosse. J’avais le fusil.
Je l’ai tué là-bas. Il s’est envolé. C’était du gros calibre pour chasser le sanglier. Vous ressentez quoi en revenant ici ? C’est comme aller à un match de foot.
Je m’en fous, c’étaient des connards. Je n’y pense pas.
On oublie. S’il m’avait tué, ça aurait été
un problème pour ma famille. Ça aurait été grave. Ils ne l’auraient
pas tenu pour responsable. Je l’avais déjà blessé,
il n’aurait pas fait un seul jour de prison. Quel effet a eu
la vendetta sur votre famille ? Ils m’ont abandonné et ont arrêté d’appeler.
Pour que rien ne leur arrive. – Ils n’ont pas été corrects.
– Et votre femme, Andja ? Ne vous en faites pas pour elle.
Elle a du cran. Pendant 8 ans, elle s’est rendue
chaque jeudi matin à Podgorica, pour visiter la tombe de son fils. Chaque hiver,
elle déneigeait la tombe. Elle n’a pas eu une vie facile.
J’ai purgé ma peine sans problème. Pour avoir tué Rajko Grdinic
et Dragan Sofranac, le chauffeur de taxi, blessé accidentellement puis mort
20 jours plus tard d’une infection, Nikola a été condamné à 20 ans
puis a été gracié au bout de 8. On dit que Cetinje
est le berceau des affaires de sang. Rien que dans la famille de Nikola,
il y a eu 4 histoires liées à ce droit coutumier. Quelques semaines plus tôt,
lors de notre premier contact, j’ignorais que c’était l’anniversaire
de la mort de son fils. Nous étions marins tous les deux.
La marine a pris cette photo. C’est sous verre.
Lui et moi. Son meilleur ami avait un compte
à régler avec quelqu’un. C’est lui qui était visé, mais
c’est mon fils qui a reçu la balle. C’était le 24,
mais il est mort le 27. Il était toujours vivant, à Podgorica. Tout Cetinje était là, jusqu’à sa mort.
Personne n’est parti. Le docteur, un grand ami,
m’a laissé lui faire mes adieux. C’était un jeune homme de 23 ans. Il a eu son diplôme à l’université,
il a servi dans l’armée. Cinq meurtriers, la police de Cetinje
et le tribunal local sont impliqués dans
le meurtre de mon fils. Ils sont coupables de la mort de mon fils. Personne n’a poursuivi
les meurtriers de mon fils pendant des années,
pour aucun de leurs crimes. La raison est connue de tous. Voyous, commerçants et trafiquants
fréquentent ce café, ainsi que des policiers et des membres
du personnel judiciaire de Cetinje. Tout ça a eu un effet terrible sur moi, Mais j’avais foi en la justice. Mais maintenant,
après tout ce que j’ai vécu, je déclare ne plus faire
aucune confiance aux tribunaux. Mais si l’on ne fait plus
confiance aux tribunaux, que faire ? – Comment peut-il y avoir de la justice ?
– De la justice ? – Il faut croire aux tribunaux.
– Je la rendrai moi-même. C’est pour Sofranac que j’ai le plus
de pitié, vous savez pourquoi ? Car mon mari avait l’occasion de tuer 2 autres de nos bourreaux, mais il a eu la force de ne pas le faire pour ne pas blesser un innocent.
Il a eu la force de ne pas le faire, je ne l’aurais pas eue. Pour elle, j’ai retiré le drap de cette enflure. Je voulais qu’Andja voie que je l’avais tué. Ensuite, ils l’ont recouvert,
sans dire un mot. Vous voyez comme il était beau ?
Vous vous rendez compte qu’on l’a fait piquer ? Le véto à dit :
“Nikola, vous êtes prêt à en finir ?” “Il faut bien !”, j’ai dit.
C’est comme tuer son propre enfant. Il a vécu 14 ans avec nous. La maison n’était jamais vide
quand il était là. Il était toujours là pour
nous accueillir à notre retour. Il n’est pas trop tard pour moi
pour recommencer et tuer l’autre. Savez-vous que tout le Monténégro était avec moi dans mon malheur ? Mais si je recommençais,
tout le monde dirait : “Trop, c’est trop.” Ma vie a été longue et pénible.
Ça fait maintenant 27 ans. Pendant encore combien de temps
vais-je me méfier à chaque instant et faire attention à ne faire
du mal à personne ? Quand Dieu m’a laissé tomber,
même si je ne crois pas en lui… – Vous ne croyez pas en Dieu ?
– Dieu ? Qu’il aille se faire foutre. Si je pouvais, je l’attraperais
et le ferais tomber du ciel. Où était-il, cette nuit-là ?
Vous pouvez m’expliquer ? Dieu est comme Milo, vous m’entendez ? Dieu donne à ceux dans l’opulence. Et les infortunés, il les tue.
Alors, qu’en dites-vous ? Me parlez pas de Dieu. Pour rencontrer des enfants
isolés à cause d’une vendetta, je suis partie pour l’Albanie
en passant par Malesija, Monténégro, où la population
est majoritairement albanaise. Ici, un invité est mieux reçu qu’un fils. On aperçoit le lac Skadar et le début de l’Albanie,
où on se rend. Les Malisori d’Albanie
et les Kuchi du Monténégro vivent en appliquant
pratiquement le même code. Ils entretiennent des coutumes
démodées mais belles, oubliées par leurs proches
qui vivent en ville, mais qui impliquent aussi
l’usage obligatoire de la vendetta. Dès que je précise que je suis en partie d’origine Kuchi, on me fait confiance,
ce à quoi je ne m’attendais pas. Nous sommes actuellement
en route vers le Nord de l’Albanie. On a dépassé un territoire Tuzi,
et on entre maintenant dans le village de Vuksanlekici. Une femme d’ici vient de me dire qu’un meurtre lié à une vendetta
a été commis ici il y a 40 ans. C’est mon cousin,
il sait tout des vendettas. – Où est sa maison ?
– Vous la voyez, là-bas ? Il n’y a que du karst, ici. En 1971, mon frère revenait
un livre à la main de New York, où il faisait ses études. Quelqu’un lui a tiré 7 fois dessus,
personne ne sait pourquoi. J’avais deux autres frères là-bas. J’ai compris qu’ils attendaient
quelque chose de nous. Mon frère aîné, un an
jour pour jour après le meurtre, a vu le meurtrier devant le tribunal, il l’a attrapé par les cheveux, lui a dit : “Tu salueras
pour moi mon frère innocent”, et lui a tiré 7 balles dans la tête.
Ça a été ses derniers mots au meurtrier. – C’est lui qui a tué mon frère.
– Et votre frère l’a tué ? Oui.
Il a réussi à s’enfuir. Il a braqué un policier.
Le policier a dit : “S’il vous plaît, j’ai 2 fils !” Il est monté dans un taxi, a braqué le chauffeur
et lui a dit de griller les feux. L’autre l’a assuré qu’il le tirerait de là. Mais le benjamin s’est fait arrêter. Ils ont dit qu’ils le garderaient
jusqu’à ce que l’aîné se montre. Le benjamin avait 17 ans.
L’aîné a eu pitié et s’est rendu. Il a été condamné à perpétuité
avec une période de sûreté de 15 ans. Encore aujourd’hui, il ne regrette rien. Non ? Et il le referait, pour son frère. Mais sans faire de mal à qui que ce soit, à part au… – Coupable ?
– Oui. Il est à New York.
À sa sortie de prison, et grâce à son bon comportement,
l’Église lui a donné un travail. Il est à la retraite, mais toujours
prêt à réconcilier les gens. – Au sein de comités ?
– Oui. On lui demande souvent
d’en faire partie aux États-Unis ? Tout le temps. Partout, Chicago,
New York, Detroit, il fait toujours partie des premiers.
Il est très respecté. C’est sa chanson. L’accompagnement se fait au gusle. Qu’est-ce que ça veut dire ? “Meurtre pour raison inconnue”. C’est mon défunt frère. – Celui qui a été tué est sur ces trois photos ?
– Oui. “Mémoires des malheurs d’une famille”. – On ne s’en vante pas.
– Je comprends. Ljuba lui-même a pris part à de
nombreuses réconciliations et non loin, à Podhum,
vit Ljiko Chunmaljaj, président du comité de réconciliation,
appelé “les hommes de sang”. – Comment allez-vous ?
– Bien. Et vous ?
Comme un vieil homme. Grâce à eux, le territoire Malesia
a connu la fin de 6 siècles du vieux droit coutumier
“œil pour œil, dent pour dent, sang pour sang”. Je vous sers. Vous voulez de l’eau,
je vous en donne. “Que désirez-vous ?” Il dit : “De l’eau.”
Je lui sers de l’eau. Comme ça, pour qu’on puisse voir.
Tenez, buvez. Ils veulent se venger du déshonneur
de ne pas avoir pu venger l’un des leurs. – Et cela leur serait bénéfique ?
– Oui. Sous Enver Hodja, il n’y avait pas
de vendetta en Albanie. Personne ne voulait risquer
la prison et les travaux forcés. Et à la chute du régime ?
Les vendettas sont revenues. De vieilles plaies
se sont même rouvertes. Nous en parlerons
autant que vous voulez. Il était temps de faire quelque chose, de prendre la décision
que seuls les coupables soient tenus pour responsables.
Pas la famille, les frères, ou qui que ce soit d’autre. Il y a eu un rassemblement en 1970,
et les gens ont accepté. Pourquoi est-ce appelé “Beslilija” ? C’est pas un hasard. C’est voulu. L’accord sur les vendettas tient son nom
de quelque chose dont les Albanais sont fiers. C’est “Besa”,
la promesse, l’engagement. – Et la fierté.
– Un Albanais ne faillit jamais à sa parole. Comment arrivez-vous à un accord
sur ce qu’il se passe pendant la réconciliation ? Comment on en arrive là ?
A quoi ça ressemble ? J’ai eu un cas où il était
impossible de réconcilier les parties donc je suis allé là-bas,
seul, et j’ai dit : “Demain matin, j’amène l’enfant,
attaché, devant votre maison.” Vous pourrez le détacher ou le tuer.
L’homme a éclaté en sanglots. Il a dit : “On se sert la main,
on est réconciliés.” Parfois, ils amènent un bébé
dans un berceau et le laissent là, devant la maison.
Soit on le tue, soit on le libère. J’ai entendu dire qu’on retournait
le bébé, face contre l’oreiller ? On retourne l’enfant,
et il peut survivre 2 minutes. Si on ne le retourne pas
entre-temps, l’enfant meurt. Ljiko a réconcilié de nombreuses familles.
Pourtant, il est lui-même visé. À cause d’une dette impayée,
en 2003, son frère aîné Bayram a tué son associé albanais
de longue date, Muftar Sedjekaj. Bayram a été condamné
à 12 ans de prison. Toute la famille Cunmuljaj
est impliquée dans cette vendetta. L’autre famille a obéi à la loi
en vigueur avant 1970. – La version la plus dure.
– “Deux balles à Tuzi.” – Cette photo a été prise aux États-Unis.
– Je leur ai rendu visite à Bajz. À Shkoder, j’ai vu deux fois
le chef mufti, avec des médiateurs. Nous avons essayé, ils nous ont reçus
avec respect, mais rien n’a changé. Vous dites “la plus dure”,
que voulez-vous dire ? Ils ont dit : “Les Cunmuljaji
qui vivent en Albanie sont libres, mais ceux à Podhum
en Bosnie doivent payer.” Les voilà avec leurs femmes,
dans l’un de leurs entrepôts. Toute notre famille a été retenue
dans cette maison pendant 6 mois. Et mon frère l’a introduit auprès
du Premier ministre de l’époque, Fatos Nano. Ils peuvent venir n’importe quand ? N’importe quand, n’importe qui,
c’est ça une vengeance, pour eux. Je leur ai dit que ce n’était pas juste,
mais ils n’ont jamais cédé. Vous êtes inquiets pour votre famille ? – On est inquiets ici, ils sont inquiets là-bas.
– Pas tant que ça. Par exemple, si je sors maintenant,
et qu’ils ne savent pas qui je suis, ils peuvent penser que je suis
de la famille et me tirer dessus ? – Ils ne tireraient pas sur une femme.
– Pourquoi ? – Les femmes ne sont pas visées.
– Et mon caméraman ? – Non.
– Et s’ils ne savent pas ? Alors, vous perdriez David. Je perdrais juste mon caméraman. L’Albanie est restée
sous l’influence du droit médiéval de l’époque pré-ottomane,
et, principalement dans les villages, les gens respectent le Kanun
de Lekë Dukagjini. Ce code a régi les vies de ces clans. Mon contact avec les enfants isolés
est une enseignante, Liljana, qui a travaillé bénévolement pour
leurs familles pendant des années. Elle est très respectée par ici. C’est pourquoi elle a un accès
privilégié à certains endroits. On devait se rencontrer à Shkoder. Elle ne répond pas. Quand on est arrivés, Liljana
a arrêté de répondre au téléphone, donc j’ai changé de plan et suis allée
au Centre d’aide psychologique. Le Kanun date d’un temps
où les lois n’existaient pas. Les gens ont donc créé
quelques règles entre eux, auxquelles se conformaient
les clans et les villages. Je pense que c’est un cas
d’héritage psychologique, la psychologie de la vendetta,
qui date du temps de Lekë Dukagjini et Skanderbeg,
notre héros national. Depuis cette époque, ces règles
survivent dans certaines régions reculées et malheureusement
moins développées de l’Albanie. On a élaboré un projet de support
psychologique pour les familles impliquées dans des vendettas à Shkoder. L’Église catholique joue bien sûr
un rôle important dans le Nord, parce que les prêtres
sont respectés, et que leur influence dans la communauté et la gestion
des conflits est très importante. L’Église catholique agit comme un médiateur entre deux parties, les aide à trouver un accord. Un prêtre est considéré comme l’envoyé de Dieu,
qui les invite à parler. Ce sont des photos d’enfants isolés
du fait d’une vendetta. Une mère et son fils en isolement. En fait, juste le fils, car les femmes ne sont pas contraintes à l’isolement dans le cadre d’une vendetta. En principe, les femmes ne sont pas visées. J’ai donné des appareils photos à certaines familles isolées,
et les enfants ont pris des photos d’autres enfants,
de la même famille ou non. Si un homme commet un meurtre, toute sa famille est contrainte
à l’isolement, sauf si la famille lésée leur pardonne. C’est le même enfant.
On peut voir sa tristesse due à l’isolement, mais on voit aussi
la situation économique de la famille. C’est très exigu. C’est aussi un isolement économique, parce que les hommes
de la famille ne travaillent pas. La responsabilité économique du foyer
revient donc aux femmes et elles ne peuvent pas travailler
là où il y a beaucoup d’hommes. C’est une salle de bain
photographiée par un enfant. Elle est dans un sale état. Pas de plomberie et l’approvisionnement se fait
dans des bidons en plastique. Dans cette situation, il est difficile
de percevoir et d’expérimenter le monde comme les autres enfants,
ils ne peuvent pas sortir jouer, apprendre la vie en société,
aller à l’école… Ça contribue à une grande
pression psychologique, de l’insécurité, et la peur qu’un jour,
quelqu’un vienne faire du grabuge ou tuer un membre de la famille. On note une certaine émotion,
ils se focalisent sur les portes, ce sont les choses
les plus importantes pour eux, parce qu’à tout moment,
quelqu’un peut débarquer et les mettre en danger. Les enfants prennent des photos
de ce à quoi ils sont sensibles. On voit souvent des portes. Outre les problèmes économiques
et sociaux causés par l’isolation, ce phénomène est un terrain fertile
au crime organisé car, qu’on le veuille ou non,
ces enfants deviendront des criminels. La métaphore n’est pas très heureuse,
mais dans notre culture, on dit que les chiots deviennent agressifs
si on les enferme dans le noir. Nous ne remplaçons pas
le système judiciaire albanais. La structure de l’Église
ne peut pas remplacer l’État, elle est indépendante, mais elle
le complète et corrige ses défauts. Il y a de nombreux problèmes,
comme la corruption, la traite des êtres humains,
mais le plus gros reste celui de la vendetta. Bien qu’il y ait, en Albanie, une rivalité
entre catholiques et musulmans, les représentants des deux cultes
travaillent activement à la réconciliation. Au cours des 40 années
de dictature sous Enver Hodja, l’Albanie était isolée,
de l’Ouest comme de l’Est, et c’est devenu une sorte
de Corée du Nord en Europe. À la chute du communisme
et jusque dans les années 2000, la société a connu une autre crise,
et les vendettas se sont multipliées. Liljana a appelé. Elle s’est présentée
au lieu de rendez-vous. Elle a voulu parler des enfants,
mais je n’avais pas encore sa confiance. Ils ont des problèmes
que je ne peux pas évoquer en public car ce sont des affaires sensibles.
Pour cette famille et pour les autres. C’est bien de présenter un problème
tel qu’il est, c’est possible, mais un conflit va s’ensuivre. C’est plus qu’une vendetta pour cette famille. Le père est mort mais les problèmes
subsistent pour les enfants. Ce n’est pas juste un manque de liberté,
c’est un manque de tout. Du liquide vaisselle… Manque d’éducation,
d’école, de nourriture, de soins, manque de tout. Liljana a accepté de m’emmener
dans un village où 11 familles étaient impliquées
dans différentes affaires de vendettas. D’autres villages que Bardaj
comptent des familles impliquées dans des vendettas. Grut, la région de Vraka,
les zones montagneuses, la ville de Shkoder,
Dukadjin, Tropojë, Puk. La famille qu’on est allés voir est contrainte à l’isolement depuis maintenant 15 ans. Selon les comptes-rendus de l’affaire, le père a tué un homme
et en a blessé un autre au couteau. Récemment, il s’est suicidé
juste après avoir tué sa fille de 14 ans. Le plus jeune, Marseli, a tout vu. Pour la première fois dans ce voyage,
je me suis sentie nerveuse en approchant de la maison
et des enfants. Marsela. Où es-tu, ma chérie ? Katarina, filme ça. La maison est directement
reliée aux étables. Je ne travaille pas
avec les enfants isolés seulement à cause d’une vendetta,
je fais du bénévolat parce que j’en ressens le besoin
au plus profond de moi. Évidemment, l’individu ne suffit
malheureusement pas. La société entière doit s’occuper
de ce phénomène absurde et anachronique. Je le dis en tant
qu’enseignante qualifiée. Je travaille avec eux depuis des années,
j’ai essayé de les éduquer sur le plan scolaire et psychosocial. D’être enseignante, psychologue, assistante sociale
et, souvent, mère, parce que de nombreux
enfants sont orphelins. Sans hésitation, j’affirme que ces enfants, comme d’autres dans
une situation semblable, grandissent sans enfance. Je ne suis pas prisonnière,
mais je ne sors pas. Mes frères ne sortent pas,
donc je reste avec eux. Vous savez pourquoi vous êtes ici,
pourquoi vous ne sortez pas ? Je ne sors pas
parce que mon père a tué un homme. Je vais parfois jusqu’au portail,
mais pas plus loin. Comment voyez-vous
le monde en dehors du jardin ? Je ne sais pas. Je sais qu’il y a
beaucoup d’enfants libres, qui ne sont pas isolés comme nous,
qui jouent dehors. Il y a beaucoup de gens
et de belles choses. Vous êtes Kaludjerovic Nikola,
père Blaza, mère Ljubica, née Martinovic,
né le 28 décembre 1938 à Ocinci, Cetinje, diplômé de l’école
de cordonnerie de Cetinje, retraité, marié, sans enfants.
C’est exact ? Les Monténégrins ont pris beaucoup
de choses des Albanais, mais c’est dépassé maintenant.
À l’époque, c’était nouveau dans le quartier. Il y a des Tuzi, des Ulcinj. Ils pardonnent
ou ils cherchent à se venger. On ne peut pas tuer pour n’importe qui.
Ça doit être quelqu’un de bon, qui a conquis notre cœur
et celui de la ville. Eux, on peut les venger.
Ils ont une dette pour mon fils, elle ne sera jamais réglée. Même s’ils étaient 50,
je les tuerais tous. Un regard plein de larmes,
la douleur comme une arme, on n’excuse jamais une vie,
dans ces lieux âprement régis. Kanun est son nom,
il n’accepte point le pardon. 500 ans que dans ces montagnes il vit,
jamais on ne l’oublie, jamais il ne vieillit. L’humanité entière subit
le Kanun de Lekë Dukadjini. Une main qui a frappé hier
enferme une tribu entière. J’entends souvent :
“La vengeance a pris un enfant.” Comment un cœur innocent
peut survivre à l’isolement ? La main sur le cœur,
les montagnards supplient et pleurent, ce droit doit changer,
et cette société se réconcilier. On fait appel à moi
pour remplacer le Kanun par la loi. L’Albanie est un État depuis 100 ans,
arrêtons là cette main qui prend. [DES RECHERCHES ESTIMENT
À ENVIRON 20 000 LE NOMBRE DE PERSONNES
SOUS LE COUP D’UNE VENGEANCE EN ALBANIE.
RIEN QUE DANS LE NORD DU PAYS,
80 FAMILLES VIVENT À L’ISOLEMENT.] Si tu devais faire un film,
il parlerait de quoi ? Un film ? Je n’en ai jamais vu. Mais il y en avait un… Un film dans lequel
un homme tuerait des gens. [TRADUCTION : STEPHEN SANCHEZ]